Accès à l'eau dans les squats et bidonvilles : un combat quotidien

En région bordelaise, plus d’un millier de personnes sont privées d’un droit fondamental : l’accès à l’eau. Pour leur venir en aide, l’association Dynam’eau tente tant bien que mal de raccorder les squats et bidonvilles à l'eau et réparer les fuites. Mais sur place, faute de solution durable, le problème reste bien souvent insoluble.

Félicie Gaudillat

Des enfants Roms dans le bidonville de Canéjan (33)

Des enfants Roms dans le bidonville de Canéjan (33)

Canéjan. C’est dans cette commune de Gironde, à une quinzaine de kilomètres seulement au sud-ouest de Bordeaux, que se trouve l’un des bidonvilles les plus importants de la région. Niché au beau milieu d’un sous-bois, ce squat à ciel ouvert accueille exclusivement des occupants issus de la communauté rom et ne cesse de s’agrandir depuis son ouverture en mai 2018.

Sous une pluie diluvienne, la voiture de Léonard Velicu, suivie par la camionnette de Dynam’eau, s’arrête à l’entrée du bidonville. « Ici, il y a environ 1 000 personnes », déclare le président de l’association Eurrom en descendant de son véhicule.

Léonard Velicu, président de l'association Eurrom, se rend souvent dans le camp de Canéjan.

Léonard Velicu, président de l'association Eurrom, se rend souvent dans le camp de Canéjan.

Lui-même membre de la communauté rom, il se bat depuis plusieurs années pour l’insertion de cette population dans la société et intervient régulièrement à Canéjan depuis que le campement a été créé. Car la situation y est critique : pourtant dépourvu d’accès à l’eau, le bidonville a vu sa population exploser en septembre en raison d’une importante demande de main-d’oeuvre dans les vignobles girondins.

Les occupants accueillent chaleureusement l’équipe de Dynam’eau dans une petite maison faite de tôle et de bois. Rassurés par la présence de Léonard Velicu, ils se livrent volontiers. Sarah Chabbi, la coordinatrice des projets locaux de Dynam’eau, n’en perd pas une miette. Elle écoute le président d’Eurrom, qui traduit dans un français irréprochable les propos tenus par les habitants.

Un accès à l'eau rudimentaire

Du haut de ses 23 ans, elle porte sur ses épaules une lourde responsabilité : celle de l’accès à l’eau dans les squats et bidonvilles de Bordeaux et sa région. Depuis son arrivée au sein de l’association, elle intervient dans les différents squats pour réparer une fuite, raccorder une arrivée d’eau, faire de la médiation entre les gestionnaires de la précieuse denrée et ses usagers. Mais à Canéjan, l’enjeu est d’une autre taille. Effarée, Sarah Chabbi réalise l’ampleur de la tâche à réaliser pour établir un accès viable à l’eau.

À Canéjan, les occupants viennent de Bacău, en Roumanie. Tous se sont retrouvés sur ce parking du parc d’activités du Courneau en mai dernier après l’expulsion de plusieurs bidonvilles dans la région. Avec la saison des vendanges, la population est passée en quelques jours seulement de 200 à 1 000 personnes. Un accroissement rapide, qui a aggravé l’accès déjà rudimentaire à l’eau dans ce campement.

Néanmoins, la communauté s’organise pour pallier les besoins en eau. À l’intérieur de l’abri, une quinzaine de personnes viennent se mettre au sec et prendre un café. « Nous sommes dans un des cinq commerces du camp, explique Léonard Velicu. Ils n’existent que depuis une semaine environ ».

Sur les étals, des pâtes et des biscuits s’amoncellent. Par terre, posés sur du lino élimé, plusieurs packs d’eau et de bières. « Ceux qui ne peuvent pas se déplacer achètent leurs bouteilles d’eau ici. Elles valent 50 centimes l'unité, détaille le président d’Eurrom. Les autres vont eux-mêmes au supermarché s’en acheter ». Les habitants du bidonvilles utilisent l’eau minérale pour boire et pour faire la cuisine.

L’eau de la rivière pour se laver

Dans l’échoppe de fortune, les gens vont et viennent, leur café fumant toujours en main. Des enfants, curieux, s’attroupent. L’un d’entre eux parle français. Il s’appelle Stanescu, a une dizaine d’années, et est en France depuis deux ans. Pour se laver, il utilise « un bac d’eau, chauffée dans le poêle à bois ». « C’est ma mère qui va chercher de l’eau à la borne à incendie. Elle met quarante minutes à faire l’aller-retour », raconte-t-il, presque penaud.  

L’orage se dissipe enfin, une fine brume s'élève du sol détrempé. Les lueurs du soleil font apparaître des rangées de caravanes et de voitures. Un rassemblement d’hommes et d’enfants se forme. Bratiaw, la cinquantaine, explique qu’il puise l’eau pour sa douche à la rivière. « Et pour aller aux toilettes ? C’est tout droit ! », affirme-t-il l’air rieur en pointant la forêt du doigt.

Léonard Velicu le reprend et détaille le procédé. « En général, ils vont par deux dans la forêt, pour qu’il y en ait un qui surveille et prévienne que la zone est occupée. Quand ils n’ont pas assez d’argent pour acheter du papier toilette, ils utilisent les feuilles. L’autre jour, une femme est sortie de la forêt en hurlant : elle avait utilisé des feuilles urticantes ! » L’assemblée s’esclaffe.

Gherghita, vêtu d’une chemise à carreaux, nuance ces propos. « Certains construisent tout de même leurs toilettes sèches. Il s’agit de baraques avec un trou, des palettes et des bâches », détaille-t-il.

La situation est alarmante

En dépit des alternatives trouvées par les occupants pour faire face à l’absence de sanitaires, le constat semble tout de même unanime : un accès direct à l’eau serait nécessaire. Mais les solutions que peut apporter Dynam’eau ne sont pas adaptées à Canéjan.

Augustine, en service civique au sein de l’association, avance son point de vue : « Chez les Roms, l’intimité et la famille sont des valeurs importantes. Chacun a son coin de forêt, ou bien des toilettes sèches partagées entre plusieurs familles. Installer des sanitaires communs pour 1 000 personnes serait mal perçu, ce n’est pas la solution souhaitée ».

Sarah Chabbi évalue la faisabilité d’une telle installation et renchérit : « Il est impossible d’installer des toilettes mobiles dans le camp car il n’y a tout simplement aucun raccordement à l’eau ». Accablée, elle poursuit : « On doit faire en sorte que les gens s’approprient l’objet afin qu’ils l’entretiennent et en prennent soin. Or, à 1 000, il est difficile de responsabiliser tout le monde ».

Dernier obstacle, le risque d’une expulsion du camp après la trêve hivernale. « En mars, précise Léonard Velicu, il est très probable que le bidonville soit évacué ».

Les enfants de Canéjan sont particulièrement touchés par les problèmes sanitaires dus au manque d'eau.

Les enfants de Canéjan sont particulièrement touchés par les problèmes sanitaires dus au manque d'eau.

Les enfants de Canéjan sont particulièrement touchés par les problèmes sanitaires dus au manque d'eau.

Les enfants de Canéjan sont particulièrement touchés par les problèmes sanitaires dus au manque d'eau.

Les enfants de Canéjan sont particulièrement touchés par les problèmes sanitaires dus au manque d'eau.

Les enfants de Canéjan sont particulièrement touchés par les problèmes sanitaires dus au manque d'eau.

Face à l’absence de solution viable, la situation inquiète. Les difficultés rencontrées pour boire, se laver, cuisiner et laver le linge entraînent des problèmes d’ordre hygiénique et sanitaire. « Faute de réel assainissement de l’eau, les maladies se répandent, les femmes sont de plus en plus atteintes de mycoses...», s’alarme le président d'Eurrom.

Mais à Canéjan, personne ne semble se soucier de ces conséquences sanitaires, encore moins de l’hiver qui approche. Bratiaw, en tee-shirt, plaisante : « En Roumanie, on peut atteindre les moins vingt-cinq degrés. Donc l’hiver français ne nous fait pas peur ! ». Toujours optimiste, il voit le temps capricieux comme une bénédiction : « Au moins ici, Dieu merci, il pleut ! ».

Loin de la réalité du bidonville de Canéjan et de conditions de vie précaires qui y règnent, les squats de la métropole revêtent une toute autre allure. Dans ces propriétés occupées illégalement, un accès à l’eau est souvent disponible et aisément exploitable. Néanmoins, ces squats constituent le principal terrain d’action de Dynam’eau, qui intervient essentiellement pour « réparer les fuites d’eau » ou « raccorder le squat à l’eau » , indique Sarah Chabbi.

Le squat de la Lucane avec Anna (en bas à gauche), Clément (au centre) et Thomas (au fond à gauche avec la guitare)

Le squat de la Lucane avec Anna (en bas à gauche), Clément (au centre) et Thomas (au fond à gauche avec la guitare)

Clément*, Anna* et Thomas* [*Les prénoms ont été modifiés, NDLR] ont choisi de vivre en squat par militantisme. Ils ont croisé la route de l’association à plusieurs reprises. Un après-midi ensoleillé d’octobre, ces anarchistes se retrouvent à “La Lucane”, un squat de Pessac.

De prime abord, la bâtisse de 250 m², squattée depuis deux années, ressemble à toutes les autres : une boîte aux lettres, un portail, un jardin. Mais les tags anarchistes qui ornent la façade signalent l’occupation du terrain. Sur la terrasse jonchée de débris et sacs poubelles pleins, trois chiens sont sur le qui-vive, le regard méfiant, tandis que Clément accueille l’équipe de Dynam’eau.

« Un débit d'eau normal »

Derrière lui, Anna, 28 ans. Devenue SDF à cause d’une maladie grave, elle a rejoint le monde des squats il y a deux ans et a contribué à l’organisation de La Ruche, un squat pour mineurs isolés à Bordeaux, fermé en août. Son visage s’illumine lorsqu’elle apprend que les arrivants - Sarah Chabbi et Augustine - sont membres de l’association qui vient en aide aux squatteurs. « Vous êtes de Dynam’eau ? », demande-t-elle. « Franchement bravo ! Sans vous, on n’aurait jamais eu l’eau chaude à la Ruche ». « On y a installé deux chauffe-eau », confirme la coordinatrice des projets locaux.

Anna a fait appel à Dynam’eau à plusieurs reprises. Elle salue l’engagement de l’association. « Ils sont de très bon conseil. Moi, je n’avais aucune compétence en plomberie, ils nous ont bien aidés. Ils ont également réparé les fuites d’eau », renchérit-elle.

Dans le salon aux odeurs de tabac, Clément, capuche sur la tête, et Thomas, torse nu, s'assoient sur le canapé vert. Ils ont respectivement 20 et 23 ans, et vivent en squat depuis leur majorité. « Quand tu ouvres un squat, tu restes maximum quatre jours sans eau ni électricité », indique Clément.

Thomas l’interrompt pour nuancer. « Ça dépend des squats. Ceux qui n’ont pas accès à la clé carrée pour ouvrir l’eau [une clé normalement réservée aux professionnels de l’eau, qui circule dans le marché noir, NDLR] mettent plus de temps. Et parfois, l’eau étant coupée en amont, on est obligé de faire appel à Dynam’eau ».

« Ici, c’est le squat parfait », reprend Clément. « On a un débit normal. Et puis, personne ne peut nous retirer l'accès à l'eau ». En effet, même si les factures sont impayées, il est interdit de couper l’eau. Et ce, même en dehors de la trêve hivernale.

Dynam’eau dans l'impasse

Toutes ces subtilités liées au marché de l’eau, Sarah Chabbi doit les connaître sur le bout des doigts. Car, au quotidien, elle se confronte à des difficultés administratives, financières et politiques qui l’empêchent souvent de mener à bien les projets de l'association.

C’est dans le bureau de Dynam'eau, au premier étage des locaux de la Maison de la nature et de l’environnement, à Bordeaux, qu’elle reçoit les alertes de Médecins du Monde et du GIP [Groupement d’Intérêt Public, NDLR] Bordeaux Médiation. Régulièrement, ces associations la préviennent des problèmes de raccordement en eau des nouveaux squats et bidonvilles. Dans l’unique salle dédiée à Dynam’eau, les papiers qui s’amoncellent sur les deux bureaux témoignent de l’ampleur et de la complexité de leur mission.

Malgré le nombre de personnes dans le besoin, les projets peinent à être financés. La trésorerie est souvent un casse-tête pour les petites associations comme Dynam’eau. Les dons amortissent rarement le coût de réalisation des programmes d’aide et les collectivités locales ne soutiennent que trop peu l’initiative sociale. Replaçant son écharpe autour du cou, Sarah Chabbi tente prudemment une explication : « C’est un sujet sensible que les collectivités veulent cacher et auquel les gens ne sont pas suffisamment sensibilisés ».

Lorsque l’association a lancé, en début d’année, le concept des “Toilettes qui se Bougent le Q” [TBQ, des toilettes mobiles pour les squats qui en sont dépourvus, NDLR], l’appel aux dons a été quasiment vain. « Nous avons lancé un crowdfunding en début d’année mais il n’a pas du tout marché », déplore Sarah Chabbi. « Sur les 3 000 euros qu’on devait lever, on a reçu seulement 150 euros ».

« On fait le travail de Suez »

Mais l’enjeu financier n’est que la partie visible de l’iceberg. « On est face à un autre gros problème », confie Sarah Chabbi.

Ni Suez, qui représente la délégation de service public du traitement de l’eau, ni Eau Bordeaux Métropole, gestionnaire de la distribution de l’eau, n’offrent de réponse commune pour lutter contre les difficultés d’accès à l’eau. Parce que les squats se font et se défont au gré des expulsions, les changements d’adresse de domiciliation engendrent des factures impayées et n’incitent pas les acteurs de l’eau à trouver une solution viable.

« Aujourd’hui, personne ne veut assumer la responsabilité de la gestion de l’eau à Bordeaux ».
Sarah Chabbi

Pourtant, l’action de Dynam’eau permet d’éviter des fuites d’eau importantes causées par les branchements précaires. Outre un gâchis d’eau, ces fuites représentent un coût astronomique pour la collectivité. « Au final, on fait le travail de Suez et de la métropole. C’est pour ça qu’on arrive à obtenir des accords tacites pour effectuer des raccordements à l’eau », conclut Sarah Chabbi.

Pour essayer de sortir de l’impasse, des rencontres avec les acteurs de l’eau et les élus locaux sont prévues. Le but est de « faire avancer le droit à l’eau », espère Sarah Chabbi. Un droit qui ne figure pas dans la Constitution française mais qui est reconnu comme fondamental par l’ONU.

Faire face aux expulsions

Une problématique inhérente à ce genre d’habitat fait trembler les occupants sans droit ni titre : celle des expulsions.

Les deux cabines TBQ (les seules fabriquées) avaient été installées en avril dans le campement d’Alexis Labros à Bègles. Or, en juin, les autorités sont intervenues et ont expulsé les occupants.

« On n’a eu d’autre choix que de récupérer les structures », regrette Sarah Chabbi. En attendant de trouver un nouveau bénéficiaire, les toilettes sont entreposées dans le garage de Maxime Ghesquière, le président de l’association. Mais pour combien de temps ?

Pour l’instant, à Canéjan, chacun s’organise comme il peut. Des bassines d’eau recueillent l’eau de pluie qui s’écoule de bâches faisant office de toit. Pour chaque récipient rempli, c’est autant de voyages en moins vers la borne à incendie. La moindre goutte compte.

Réalisation - Photographie : Félicie Gaudillat et Hippolyte Radisson

Avec l'aide précieuse de Sarah Chabbi, Augustine et Léonard Velicu