« Une petite arme contre le temps qui passe »

Rencontre avec un jeune espoir lisboète de la photo Ana Paganini

Ana Paganini est l'une des photographes les plus jeunes de Lisbonne. Âgée de 23 ans, elle a déjà mené à bien de nombreux projets photographiques. Issue d'une vieille famille de la noblesse portugaise, elle délaisse vite les mondanités pour se consacrer à son immense passion pour les images. De la reconstruction d'un village en Guinée-Bissau à la vie d'un couple d'ermites au nord du Portugal, beaucoup de réalités ont été saisis par son objectif. Elle a aussi étudié en Angleterre le cinéma et a participé à divers films documentaires. Rencontre chez elle au cœur du quartier Barrio Alto. Souriante, d'une maturité étonnante, elle nous dévoile avec des mots simples mais percutants ce qui se cache derrière son fort désir photographique.

Quelle est la thématique qui guide votre travail?

Ce qui m'intéresse, c'est l'intimité. Je photographie des personnes originales. Je fais leur portrait à travers les objets qu'ils laissent derrière eux. Une chaise vide est par exemple remplie de la présence de la personne qui vient de s'y asseoir. Les choses et les gens ne sont pas permanents. J'essaye de capturer des traces.

Y-a-t-il une sorte de "Saudade" dans votre art ?

Mon approche documentaire me vient de mon père photographe documentariste. Il m'a donné un appareil photo et j'ai photographié comme lui. A sa mort en 2007, j'aurais pu arrêter mais j'ai décidé de continuer. Il y a donc forcément un peu de "Saudade", de mélancolie dans le fait pour moi de faire des photos. La photographie, c'est une petite arme contre le temps qui passe. Les choses partent mais on en garde une part.

Jeune fille un peu mélancolique dans une agence du voyage. Cette photo d'Ana fait partie du "Flight to paradise project ", workshop menée par la photographe portugaise Pauliana Valente Pimentel.  ©anapaganini

Jeune fille un peu mélancolique dans une agence du voyage. Cette photo d'Ana fait partie du "Flight to paradise project ", workshop menée par la photographe portugaise Pauliana Valente Pimentel.  ©anapaganini

Quel projet photographique à été important dans votre jeune carrière ?

Il y en a plusieurs. D'abord celui sur mon père qui m'a permis le plus d'évoluer, de dépasser mes émotions. C’était une mise en parallèle d'images de mon père de son vivant avec une tentative de photographier des signes de son absence dans le présent. Il y a aussi celui que j'ai débuté cet été sur un couple d'ermites qui vit au nord du Portugal. Il a fallu les apprivoiser, gagner leur confiance et rentrer dans leur univers. Cela a été dur mais je suis très fière de ce projet. C'est un travail lent, au long cours qui correspond à ce que je vise en photographie.

L'ermite de "The Happy Hermit " photographié depuis cet été par Ana Paganini au nord du Portugal. ©anapaganini

L'ermite de "The Happy Hermit " photographié depuis cet été par Ana Paganini au nord du Portugal. ©anapaganini

Vous avez photographié beaucoup d'artistes dans leur processus de création, qu'est-ce que vous avez appris de l'art ?

J'ai appris que l'important ce n'est pas l'oeuvre d'art mais le travail de l'artiste au quotidien. J'ai par exemple travaillé avec la plasticienne portugaise Janis Dellarte. Je l'ai suivi pendant des mois et j'ai appris énormément en la regardant mais aussi en dialoguant et en vivant avec elle.

Ana n'a pas photographié que l'artiste Janice Dellarte. Elle s'est aussi glissée dans le studio de l'artiste franco-italienne Annabelle Moreau pour documenter son processus de création. ©anapaganini

Ana n'a pas photographié que l'artiste Janice Dellarte. Elle s'est aussi glissée dans le studio de l'artiste franco-italienne Annabelle Moreau pour documenter son processus de création. ©anapaganini

Qu'est ce qui nourrit votre inspiration en dehors de la photographie ?

La littérature surtout. Le rapport au temps par exemple chez les écrivains John Berger, Paul Auster et Stephan Zweig (Le monde d'hier). Et la musique aussi car je vis dans une famille de musiciens. Les entendre jouer à une influence sur mon humeur et donc sur mes photos. De la musique douce et belle qui va me pousser à faire des photos dans cette tonalité.

Une femme durant une performance de l'artiste Janis Dellarte qu'Ana Paganini à suivi au cours de son processus de création. @anapaganini

Une femme durant une performance de l'artiste Janis Dellarte qu'Ana Paganini à suivi au cours de son processus de création. @anapaganini

Avez vous des liens avec les jeunes photographes et artistes portugais ?

Oui. Quasiment tous mes amis sont artistes. Il sont photographes, réalisateurs, designers... On s'entraide et on collabore de plus en plus ensemble notamment entre jeunes photographes. La photographie se développe à Lisbonne. Ce n'est pas encore comme à Londres où j'ai vécu. Mais les choses avancent!

Vous êtes également directrice de la photo pour le cinéma, vous avez une approche différente dans votre travail cinématographique ?

Non, c'est toujours l'intimité qui m'intéresse et l'approche documentaire. Le dernier film auquel j'ai collaboré traite d'un sujet dur, la maladie mentale. Je ne suis pas intéressée par la fiction. Seul le réel me stimule. Il est bien plus fort.

Le cinéma, autre passion de la jeune photographe. Ici ce vieux cinéma abandonnée à été photographié dans la ville de Bolama, dans l'Archipel des Bijagos en Guinée-Bissau, ancienne colonie portugaise. ©anapaganini

Le cinéma, autre passion de la jeune photographe. Ici ce vieux cinéma abandonnée à été photographié dans la ville de Bolama, dans l'Archipel des Bijagos en Guinée-Bissau, ancienne colonie portugaise. ©anapaganini

Quel est le photographe actuel que vous admirez le plus ?

Si je ne devais n'en citer qu'une, ce serait la photographe anglaise Sian Davey. Elle raconte sa famille avec ses clichés depuis des années. On voit ses filles grandir au fil de son travail. Scruter l'intimité d'une famille, c'est cela qui me passionne le plus.

Le grand père, la mère et la petite sœur d'Ana Paginini dans une photo inspirée par le travail de l'anglaise Sian Davey. ©anapaganini

Le grand père, la mère et la petite sœur d'Ana Paginini dans une photo inspirée par le travail de l'anglaise Sian Davey. ©anapaganini

Vous voyagez beaucoup mais revenez toujours à la photographie à Lisbonne, qu'est-ce qui vous inspire dans votre ville en ce moment?

C'est qu'elle change tellement. Je vais actuellement souvent dans les quartiers d'Intendente ou de Santa-Apolonia en pleine transformation. A Santa-Apolonia, je vais raconter l'histoire d'un vieux manoir familial transformé en hôtel pour touristes. J'ai envie de raconter les deux aspects de la période actuelle. L'ouverture à l'autre, le développement de la culture qui est concomitant avec le boom touristique mais aussi la gentrification et les excès du tourisme.

D'autres projets à venir ?

Je suis aussi sur un projet autour d'un ami de ma mère qui une rock-star dans les années 80 qui s'appelait Luciano Barbosa. Je l'ai pris en photo lors d'une fête de famille. Il me fascinait, je voulais faire une séance photo avec lui. Mais il est mort quelques mois après d'un cancer. Il s'est éteint peu à peu. J'ai néanmoins décidé de continuer à travailler sur lui. Je voulais voir ce que cet homme mystérieux, très timide au fond, avait laissé lorsque il est parti. Je voulais capturer une vie qui passe. C'est la fonction du photographe.Je suis allée photographier les objets chez lui. Toujours ma passion des traces...

Ana Paganini exposera le 24 mai prochain à Manchester pour l'exposition collective Then There Was Us et en octobre 2020 à l'Espaço Mercês.

Entretien réalisé à Lisbonne le 17 mai 2019.

Ana Paganini dans son appartement familial du quartier Barrio Alto en plein coeur de Lisbonne. ©matthiashardoy

Ana Paganini dans son appartement familial du quartier Barrio Alto en plein coeur de Lisbonne. ©matthiashardoy